Aussig : un massacre oublié des Sudètes

dans Réflexions & Histoire

Ústí nad Labem (en allemand : Aussig ; autrefois en français : Aussig-sur-Elbe) est une ville située aujourd’hui en Tchéquie, capitale de la région éponyme d’Ústí nad Labem. Située au nord de la Bohême, au point de confluence de l’Elbe (en tchèque : Labe) et de la Bilina, à 47,5 km au sud-sud-est de Dresde et à 70 km au nord-nord-ouest de Prague, la ville est au cœur de cet axe commercial.


Claude Timmerman

Selon le chroniqueur et historien Cosmas de Prague, la ville est le berceau de la dynastie des Přemyslides, les fondateurs du royaume de Bohême : « c’est d’ici que partit le laboureur Přemysl pour épouser la princesse Libuše et s’asseoir sur le trône princier ».

La ville obtient, selon toutes probabilités, le statut de ville royale au XIIIeme siècle par un édit de Otakar II Přemysl, et subira au fil des siècles les vicissitudes d’une région déchirée par les guerres de religion (notamment avec les Hussites) et par les ambitions polonaises. Aussig sera totalement anéantie par la guerre de Trente Ans et mettra près de deux siècles à retrouver quelque importance. L’essor industriel au XIXeme sera important, grâce à la découverte locale de gisements de lignite et au développement de la marine marchande sur l’Elbe par les bateaux à vapeur. Ceci contribuera à l’accroissement notable de la population allemande des Sudètes qui atteindra deux millions d’habitants à la veille de la seconde guerre mondiale. Dès le début du XXeme siècle, les tensions s’accroissent entre les communautés tchèques et allemandes.

Le Parti allemand des Sudètes de Konrad Henlein y remportera largement les élections locales de 1935 avec 16 494 voix sur 28 331. Le 9 octobre 1938, quelques jours après la signature des Accords de Munich, la ville est occupée et annexée par le Troisième Reich. La Bohême-Moravie est transformée en protectorat allemand le 16 mars 1939. Important centre chimique, la ville est bombardée par des raids de l’aviation américaine les 17 et 19 avril 1945. En deux jours, un cinquième de la ville est détruite dont la vieille ville historique en totalité. Le nombre de victimes de ces bombardements dépassera 500 personnes.

Le massacre du 31 juillet 1945

En juillet 1945, un entrepôt de munitions a explosé près d’Usti nad Labem dans des circonstances non élucidées. Un véritable carnage s’était alors produit : le 31 juillet 1945, les habitants allemands des Sudètes accusés de sabotage sont tués à coups de bâtons, fusillés ou jetés du pont dans l’Elbe, massacrés par les Tchèques et les soldats soviétiques. Le nombre exact de victimes n’est toujours pas connu et ne le sera sans doute jamais. On a avancé, à l’origine, le massacre d’une centaine de personnes directement originaires d’Usti, on parle aujourd’hui plus sérieusement de plusieurs milliers de personnes : hommes, femmes et enfants. (2000 à 3000)

Actuellement les historiens récusent le rôle des Allemands dans cette explosion.

Vladimir Kaiser, archiviste de la ville d’Usti nad Labem, affirme avoir trouvé, après des années de recherches, le vrai coupable : un certain Bedrich Pokorny, “éminence grise” des services du ministère de l’Intérieur tchécoslovaque qui aurait monté une provocation : peu après le massacre, lors d’une conférence de presse, M. Pokorny a en effet décrit avec une précision étonnante, pour quelqu’un qui n’en était pas témoin, les circonstances de l’explosion.  Or les moteurs des chasseurs allemands étaient également stockés près de cet entrepôt.  Selon l’archivisteKaiser, il est probable que l’explosion ait été “commandée” pour le compte de fabricants d’armes de guerre britanniques et américains, souhaitant que la Tchécoslovaquie achète leurs produits.

La marche de la mort de Brno

Or Pokorny avait des références plutôt gênantes : c’était entre autres, l’organisateur de la marche de la mort de Brno qui a commencé tard dans la nuit du 30 mai 1945 lorsque la minorité ethnique allemande de Brno a été expulsée vers l’Autriche voisine. Environ la moitié des expulsés ont effectivement franchi la frontière. Des milliers de personnes étaient détenues dans les camps provisoires de la zone frontalière et des centaines d’autres ont été victimes de maladies et de malnutrition dans les semaines suivantes.  En juillet 1945, Pokorný rejoignit le Parti communiste et fut nommé commandant de l’une des sections des services de renseignement du ministère de l’Intérieur à Prague.  A l’époque des représailles, Pokorný a mené des enquêtes contre de nombreux criminels de guerre allemands, mais il a été accusé d’avoir falsifié des témoignages et des preuves notamment pour nuire à des opposants communistes.

En janvier 1951, Pokorný fut arrêté et en décembre 1953 condamné lors d’un procès-spectacle à 16 ans d’emprisonnement pour sabotage, complot, protection d’anciens agents et collaborateurs de la Gestapo et autres activités, qui auraient entravé le travail de la police. La condamnation a été annulée en novembre 1956 et Pokorný a été libéré, réhabilité et son appartenance au parti a été rétablie.  En mars 1968, pendant le printemps de Prague, Pokorný s’est opportunément pendu dans une forêt près de Brno… A moins que certains, ayant de la mémoire, ne l’aient alors un peu aidé…

On a donc peu de chance de connaître un jour la vérité quant aux motivations des instigateurs réels du massacre d’Usti Les décrets Beneš provoqueront l’exode forcé de 53 000 allemands de la région d’Ústí entre 1945 et 1948 1.  Le 16 février 1945, sur les ondes de la BBC, Beneš déclara : « il faut préparer la solution finale (sic) pour nos Allemands et nos Hongrois, car la nouvelle Tchécoslovaquie sera un État national. » On n’est pas plus clair ! Winston Churchill – en toute ignominie, avec le cynisme dont il était coutumier – déclarera en préparant les accords de Yalta : « Les deux millions d’Allemands des Sudètes constituent un problème dont Staline nous débarrassera. » Il oubliait là le rôle de Beneš qui fut un auxiliaire extrêmement précieux des massacreurs soviétiques.

À la place des Allemands, le régime socialiste de Beneš déplacera des populations tchécoslovaques de Slovaquie et de Ruthénie subcarpathique qui sera attribuée à l’Union soviétique à la suite des accords de Yalta. L’explosion et le massacre qui ont suivi ont indubitablement été utilisés comme prétexte par les partisans de l’expulsion des Allemands de la Tchécoslovaquie, où pendant l’époque communiste (1948-1989), les détails de l’événement ont été supprimés, au point d’être presque totalement inconnus de la plupart des Tchèques.

Depuis les années 90, on rend hommage, à Usti nad Labem, à la mémoire de ces centaines d’hommes, de femmes et d’enfants innocents, assassinés par pure vengeance, et sacrifiés apparemment par le pouvoir officiel.

Soixante ans après, le 31 juillet 2005, La municipalité d’Usti nad Labem, a dévoilé, devant quelque 300 personnes, une plaque commémorative sur le pont qui enjambe l’Elbe, à l’endroit même où, il y a soixante ans, avait commencé un massacre sans égal dans le pays de la population allemande.

Ironie de l’Histoire ce pont, chargé de tant de sang, a été rebaptisé… Edvard Beneš


  1. Le président Edvard Beneš est démissionnaire de ses fonctions le 5 octobre 1938 à la suite des accords de Munich et il constitue un gouvernement en exil à Londres qui promulguera trois séries de décrets qui seront, le 5 mars 1946, ratifiés a postériori par l’Assemblée nationale provisoire par un acte constitutionnel.D’avril 1945 au 26 octobre 1945, date du dernier décret, véritable promulgation du nettoyage ethnique, ils traitent essentiellement de la nationalisation de l’industrie lourde, et des représailles : la confiscation des biens et de l’expulsion des ressortissants des minorités nationales allemande et hongroise, des “collaborateurs”, des traîtres et de certaines organisations. Ainsi, l’Église catholique romaine voit ses biens nationalisés. https://fr.wikipedia.org/wiki/Décrets_Beneš