Du Saint Sépulcre à Bergen Belsen : Adrien d’Esclaibes, comte d’Hust et chevalier moderne

dans Réflexions & Histoire

Le 16 février 1945, déporté pour faits de résistance, mourait torturé à Bergen Belsen Adrien d’Esclaibes comte d’Hust.


Rédaction NSP
Claude Timmerman

Maire de Villers-Châtel à l’époque de la guerre, membre du réseau « Jade-Amicol » depuis 1941, Il est arrêté le 25 août 1944 pour avoir hébergé des résistants du réseau « Voix du Nord ». Déporté par le train de Loos au camp de concentration d’Oranienbourg-Sachsenhausen, puis au camp de Bergen-Belsen, il y est torturé et meurt le 16 février 1945. Un nom qui ne dira sans doute aujourd’hui plus rien à beaucoup, même si une rue de Montgeron porte son nom : Adrien d’Esclaibes d’Hust fut un héros de la résistance, certes, Il appartenait à la lignée illustre des comtes d’Hust et du Saint Empire, famille de grande tradition militaire d’officiers de cavalerie et d’artillerie, qui paiera un très lourd tribut aux guerres du Second Empire et à la première guerre mondiale. >Son père, le général Henri Victor Léon d’Esclaibes, est resté dans l’histoire militaire pour son projet de réforme de la tenue et de l’équipement de l’artilleur, publié en 1882, alors qu’il était lieutenant-Colonel. Cela lui vaudra de diriger la toute nouvelle Ecole d’artillerie de Poitiers créée en 1884.

Né en 1882, Adrien n’embrassera pas la carrière militaire : il sera avocat. Marié le 20 mai 1908 à Villers-Châtel avec Jeanne Grenet de Florimond il restera sans postérité.
Au-delà de son activité professionnelle, ce sera un combattant infatigable de la foi chrétienne, un champion de l’Eglise et de ses œuvres et un acteur de premier plan de son rayonnement.

Directeur de la province Artois des Scouts de France,

Chevalier de Malte,

Chevalier  du Saint Sépulcre,

Membre puis président de l’Association des Chevaliers pontificaux

Camérier du pape 1
Il fera partie de la délégation française admise à l’audience solennelle octroyée par Pie XII après son sacre.

Sa proximité avec le Vatican ne se démentira jamais et, à la mort d’Adrien d’Esclaibes d’Hust, c’est le nonce Montini (futur Paul VI) qui porta à sa veuve les condoléances pontificales. Dans l’ordre du Saint-Sépulcre, il fut nommé le 20 mai 1931 président de la province de France, puis grand bailli et enfin lieutenant en vertu des statuts du 2 mars 1932. Il mit en place les nouvelles structures résultant de ceux-ci, conformément au décret portant organisation de la lieutenance de France. Nommé le 12 septembre 1932 à Jérusalem lors du congrès de tous les lieutenants de l’Ordre.

Ce fut un authentique chevalier, vivant cet idéal dans toute son acception médiévale. C’est ce que rappellera Mgr Mgr Luc Ravel, évêque aux armées françaises, dans son homélie pour la messe du 27 mars 2015 célébrée à l’occasion des 70 ans de sa déportation et de sa mort :

« Qu’est-ce qu’un méchant ? C’est un homme qui veut et fait le mal pour le mal. Un homme qui cherche à détruire l’homme, la plus belle des créatures de Dieu, sans autre but que de la détruire. Il tue gratuitement, même pas au bénéfice de son confort. Quelque chose s’est emparé de lui, détournant son fond tourné vers Dieu. Une idéologie lui fait voir un autre homme comme indigne de vivre, coupable d’exister, condamné par avance. Elle lui fait trouver du plaisir dans l’accomplissement du mal, de la souffrance de l’autre.

Nous devons prendre garde à ne pas nous aussi nous laisser imprégner par ces langages et ces idées mortifères. Mais distinguons bien ces esprits malins des autres tentations. Nous sommes tous soumis aux tentations en particulier à cet esprit mondain et matérialiste, superficiel et individualiste — à ces tentations de la chair ou des yeux. Mais il s’agit ici de toute autre chose, de la tentation de l’esprit qui advient par l’idéologie. L’idéologie ne voit plus rien de la réalité ; elle ignore les choses telles qu’elles sont ; ce manque de réalisme la dénonce : elle veut faire entrer la réalité dans ses cases…

Pour combattre ces idéologies, il faut des « chevaliers ». Le chevalier, qui n’est pas cavalier dans sa façon d’être, est d’abord un cœur pur, adoubé dans le sang du Christ, sur sa tombe et sa résurrection. C’est un cœur pur. Non pas un homme sans péché (« sans peur et sans reproche » !) mais un homme dont le cœur est vide de lui-même : « Un homme qui ne souille son cœur ni avec le mal qu’il commet ni avec le bien qu’il fait », disait Dietrich Bonhoeffer.

Il doit posséder trois qualités nécessaires pour vivre et mener à bien son combat :

– l’humilité d’abord, qui sera toujours la source de sa force : il la puise dans sa foi, en Dieu et dans la prière. « Seule l’humilité nous donne d’entreprendre de grandes choses sans avoir la peur d’échouer plutôt que de s’enfermer dans de petites choses où nous sommes sûrs de réussir » (père Dumortier). L’humilité capte la force de Dieu Lui-même au service de cette lutte. Les vrais humbles tentent même l’impossible, les faux humbles se cantonnent à leur mesure. L’humble n’aspire qu’à une chose : faire ce que Dieu lui demande ;

– la confiance ensuite, qui sera toujours la vigueur de son courage : il la puise dans son espérance ; jamais il n’attend de la terre et du temps la réussite ; mais il regarde sa peur avec les lunettes de l’éternité. Même la mort ne le rebute pas, il ne se dérobe pas à sa mission parce qu’il contemple l’énergie de l’éternel dans le temporel. Il n’a pas le courage de l’inconscience mais le courage de celui qui compare sans cesse ce qui se passe dans le temps à ce qui se passe dans l’éternité ;

– la générosité, qui sera toujours la mesure de son action : il la puise dans son amour, ou plus exactement dans un cœur magnanime, un cœur peu enclin à compter les coups reçus mais prompt à se souvenir des bienfaits reçus. Il se donne sans avoir la peur de manquer. Il se donne avec une mesure large, bien tassée.

Il se donne jusqu’au bout : la générosité d’Adrien d’Esclaibes a atteint son maximum ; il a suivi dans la prière la vie de son Maître, fidèle à le suivre jusqu’à la croix avec à ses côtés sa mère du ciel, la Vierge Marie.

Ce fut sa dernière parole : Marie. »

A l’occasion de cette évocation, il n’est pas inutile de tordre le cou à certaines contre-vérités historiques, qui confinent parfois au fantasme, à propos des ordres de chevalerie issus des croisades, et de leurs résurgences actuelles.

Tous ces Ordres équestres militaires et hospitaliers actuels sont des néo-créations, notamment pontificales, de la fin du XIXeme siècle et du début du XXeme !

Tous les Ordres de chevalerie, militaires et/ou hospitaliers, réputés associés à la Terre Sainte comme datant des croisades, ont été, à une époque ou une autre, dissous par des autorités politiques et/ou pontificales et n’ont survécu, quand ils l’ont pu, qu’en exil, certains chevaliers ayant alors été accueillis par des gouvernements amis comme le fut l’Ordre du Temple transformé en Ordre du Christ au Portugal : c’est un ordre militaire religieux qui reçoit en dévolution les biens de l’ordre du Temple au Portugal après sa disparition en 1312.

Il a été fondé en 1319, par la bulle Ad ea ex quibus de Jean XXII en date du 14 mars 1319, permettant la création de la « Christi Militia » sous le patronage de saint Benoît. L’ordre a été sécularisé ensuite, puis dissous. La république portugaise en a fait une décoration en 1917.

L’ordre de Saint Jean de Jérusalem, puis de Chypre, puis de Rhodes, puis de Malte, s’établit définitivement à Rome, en 1834, alors au sein des États pontificaux.

Alors en pleine déliquescence, il sera “ressuscité” par Léon XIII !

Depuis la mort du grand maître Tommassi élu en 1803 mais mort en 1805, aucun grand maître n’est élu et l’ordre disparaît peu à peu…Il n’en reste alors qu’un « conseil des officiers » selon la formule consacrée, constitué de membres cooptés, sans réelle légitimité, où sept “lieutenants” se succèderont jusqu’en 1879.

Parallèlement, plus d’une dizaine de groupes plus ou moins folkloriques, politiques, financiers ou mondains, vêtus de costumes brillants, se créeront en se réclamant, sans aucune justification d’une filiation avec l’Ordre de Saint Jean de Jérusalem. Notamment de nombreuses “obédiences” protestantes voire orthodoxes russes.

Tel le « Très vénérable ordre de Saint-Jean » ou Most Venerable Order of Saint John : ordre de chevalerie britannique créé en 1831 par des chevaliers français dissidents de l’ordre de Malte, puis devenu sous la reine Victoria un ordre royal…

Le pape Léon XIII interviendra alors pour restaurer l’Ordre dans l’orbite catholique romaine, pour faire réviser ses statuts et faire élire en 1879 par les chevaliers encore présents, susceptibles de constituer un nouveau chapitre, un grand maître approuvé par ses soins qui sera Giovanni Battista Ceschi à Santa Croce. .

Il n’est pas exagéré de dire que c’est là une véritable résurrection pontificale : l’Ordre tel que nous le connaissons aujourd’hui subira encore une très grave crise dans les années 50 où le cardinal Canali – déjà nommé par Pie XII Protecteur de l’Ordre du Saint Sépulcre, mais aussi prieur commanditaire de l’Ordre de Malte – cherchera en vain à s’en faire élire grand maître contre la majorité des instances décisionnaires de l’Ordre de Malte….

(Cette crise est relatée par Alain Peyrefitte dans son ouvrage Chevaliers de Malte – Flammarion 1957.)

Au sortir de cette crise, une nouvelle charte constitutionnelle sera promulguée pour un « ordre souverain militaire hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem, de Rhodes et de Malte » et approuvée le 27 juin 1961 par le pape Jean XXIII ce qui mettra un terme à dix ans de troubles et de rivalités.  Cette constitution a encore été modifiée les 28-30 avril 1997…

L’Ordre du Saint Sépulcre n’a jamais existé au temps des croisades !

Cette affirmation plongera sans doute de nombreux lecteurs dans la perplexité, mais la réalité – souvent occultée – aussi douloureuse soit-elle pour notre imaginaire, doit être rétablie et affirmée. Il faut d’abord comprendre que les Croisades débutent quarante ans après le “schisme” orthodoxe de 1054 – disons plutôt le divorce politique dû à la fureur pontificale romaine de voir l’Empire Byzantin se refuser à laisser son Eglise inféodée à la papauté romaine. Le christianisme, alors très présent en Terre Sainte, outre les églises dites des 3 conciles (notamment syriaques, copte et arménienne) implantées depuis les premiers siècles, est essentiellement d’essence grecque (tout nouvellement alors appelé “orthodoxe”) : la catholicité romaine sera donc importée d’Europe occidentale avec les Croisades !

Dans ce contexte, Godefroid de Bouillon, avoué du Saint Sépulcre, (de fait, premier roi chrétien de Jérusalem dont il a refusé l’appellation par humilité) a institué les premières structures catholiques en Terre Sainte.

Cela s’est traduit d’abord par des institutions religieuses associées à la création du patriarcat latin de Jérusalem.

Afin d’assurer une présence latine au Saint Sépulcre, Godefroy de Bouillon crée dès 1099 l’ordre canonial régulier du Saint-Sépulcre, ou « chanoines du Saint-Sépulcre », un ordre religieux suivant la règle de saint Augustin, cet Ordre a pour fonction la protection du Saint-Sépulcre mais aussi la vie liturgique du sanctuaire.  L’Ordre sera reconnu en 1113 par Pascal II. Avec l’extension des conquêtes en Terre sainte, l’Ordre se développe en étendant sa mission de protection et de service des lieux saints sur l’ensemble du Royaume franc de Jérusalem. (Quelque part on peut considérer qu’il s’agit là de l’ancêtre de la Custodie de Terre Sainte)

Avec la perte des États latins d’Orient, l’Ordre se replie sur l’Europe. En 1489, Innocent VIII décide la suppression de l’ordre canonial et son incorporation à l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Les chanoines portaient le manteau blanc frappé de la croix patriarcale rouge.

Avec la perte des États latins d’Orient, l’Ordre se replie sur l’Europe.  L’ordre en signe de deuil, comme les ordres de chevalerie, adopte alors le manteau noir. En 1489, Innocent VIII décide la suppression de l’ordre canonial et son incorporation à l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem et fulmine une bulle le notifiant Toutefois, dans plusieurs pays, les souverains réussiront à obtenir la révocation de cette bulle, ce qui permettra aux chanoines du Saint-Sépulcre de continuer à exister, en Pologne et en Espagne, jusqu’au XIXeme siècle. Parallèlement, l’ordre des chanoinesses du Saint-Sépulcre (appelés parfois sépulcrines) est fondé en 1114 pour réciter les heures canoniques au chapitre de la basilique du Saint-Sépulcre. Elles suivent la règle de saint Augustin. Après la perte de Jérusalem par les Croisés, les chanoinesses se replient en Europe. Elles sont vouées à « louer Dieu pour le don de la Rédemption et à chanter la gloire de la Résurrection du Sauveur. » Les constitutions de cet ordre furent approuvées, en 1651, par Urbain VIII, Selon l’annuaire pontifical de 2007, les chanoinesses du Saint-Sépulcre étaient au nombre de 371 réparties dans vingt-neuf maisons, au 31 décembre 2005.

Alors d’où vient l’idée de ce fameux ordre équestre médiéval du Saint Sépulcre si présent dans la littérature de chevalerie?

S’il n’y a jamais eu d’ordre de chevalerie associé au Saint Sépulcre, nombre de chevaliers croisés, à l’initiative de Godefroy de Bouillon et de ses successeurs viendront renouveler leur adoubement et leurs vœux de Chevalerie au Saint Sépulcre. Un rite mystique. Par ailleurs, un certain nombre d’entre eux seront, à la demande du patriarcat latin, attachés spécifiquement à la protection des chanoines et du service des Lieux Saints …  Ils sont désignés comme milites sancti sepulcri.

Comme d’autres chevaliers engagés par les églises et les abbayes d’Occident, ils ont le statut de «rendus», dit aussi «donats», c’est-à-dire de laïcs voués au service de la religion, mais sans prononcer de vœux. Ces chevaliers, laïcs, ont une double dépendance :

– religieuse envers les chanoines

– charitables envers les Hospitaliers de frère Gérard (initiateur de l’ordre des hospitaliers de Saint Jean) qui les nourrissent et les entretiennent.

Les patriarches latins se succèderont à Jérusalem de 1099 à 1187, puis à Acre jusqu’à la chute de la ville en 1291 où le patriarcat disparaît. À partir du XVIeme siècle, sous l’influence de chanoinesses régulières du Saint-Sépulcre établies en Belgique et à Paris, plusieurs auteurs – confondant un “ordre équestre du Saint-Sépulcre de Jérusalem” avec les chanoines du Saint-Sépulcre – leur attribuent comme fondateur commun Jacques le Juste, premier évêque de Jérusalem.

Ils lui attribuent même la mise en place d’une communauté gardienne du tombeau de Jésus. Pie IX, dès le début de son pontificat, inquiet de l’affaiblissement de l’Empire Ottoman et du respect du statu quo des Lieux Saints voulut unifier les forces missionnaires au Proche-Orient, jusqu’alors divisées entre diverses congrégations sans autorité locale coordonnante.

Le 23 juillet 1847, par le bref Nulla Celebrior, il rétablit le Patriarcat latin de Jérusalem et nomma patriarche Giuseppe Valerga.  Le bref créait aussi l’Ordre du Saint-Sépulcre en souvenir de l’ordre canonial initial mais sur de nouvelles bases actualisées et laïcisées. Le nouveau patriarche devint le grand prieur de ce nouvel Ordre le 15 janvier 1848.

On lui doit l’organisation de cet Ordre. En France, l’Ordre a été reconnu par la grande chancellerie de la Légion d’honneur en 1857, en 1928 et en 1932 en tant qu’ordre du Saint-Siège. C’est cet ordre-là qui est connu sous le nom d’Ordre Equestre du Saint Sépulcre de Jérusalem, dont les chevaliers portent le manteau blanc (pour les dames manteau noir) et arborent au cou la fameuse croix de Jérusalem rouge (Il n’existe aucune information certaine sur son origine. Le signe, associé au Royaume fondé par les croisés en 1099, figure en réalité sur des monnaies, des sceaux et des drapeaux qui n’ont rien à voir avec le monde des Croisades.

En revanche, il est certain que la Croix de Jérusalem acquiert, avec les Croisades, à côté de la signification spirituelle, une signification politique et d’identité territoriale.)

C’est dans ce contexte qu’Adrien d’Esclaibes d’Hust va œuvrer toute sa vie pour le rayonnement des valeurs chrétiennes au-delà de rivalités d’ordres dont il fut une figure dominante durant la première moitié du XXeme siècle.

Face à la guerre, il aura illustré l’esprit du chevalier jusqu’au sacrifice…


  1. L’association a été fondée en 1890 sous le nom de « Noble Association des Chevaliers Pontificaux » avec l’encouragement et l’appui du Pape Léon XIII qui souhaitait, vingt ans après le dernier sacrifice des zouaves pontificaux à Rome, que soient réunis en une distinction particulière les titulaires, initialement français, des ordres de dignités décernés ou reconnus par le Saint-Siège. Les statuts de l’association que lui présenta le vicomte de Poli, lui-même zouave pontifical, furent officiellement approuvés le 26 août 1890. Le successeur du vicomte de Poli, le duc de Rarécourt-Pimodan, répondant au désir exprimé par le Pape Pie X, s’adressa à tous les évêques pour qu’ils deviennent les protecteurs de l’Association, avec le titre de Présidents d’Honneur.
    Aux évêques se joignirent aussi des protonotaires apostoliques et des prélats, élargissant ainsi le rayonnement des Chevaliers Pontificaux.
    Après la première Guerre Mondiale, le comte de Montenon, puis le comte d’Esclaibes d’Hust ont poursuivi l’œuvre entreprise, avec le souci notamment de créer des filiales en Belgique, en Tchécoslovaquie ou en Hongrie, sans toutefois y parvenir.