Jonas : des déviances bibliques au mythe de la baleine…

dans Réflexions & Histoire

Sur l’article de Tradinews « Vivre le Carême : Mercredi de la première semaine (des Quatre-Temps) »


Rédaction NSP
Claude Timmerman
Les puristes s’interrogeront sûrement sur l’appellation liturgiquement inusitée classiquement de « première semaine » mais nous allons voir que l’on n’en est plus à cela près !

Les références de cet article qui posent des questions

On pourrait croire qu’il s’agit d’un article de la Tradition catholique, c’est ce que Tradinews laisse supposer. Pourtant il commence par cette citation étonnante: Dieu nous parle : « Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre de la baleine ; ainsi, le Fils de l’Homme sera trois jours et trois nuits dans le ventre de la terre. » [Evangile St Math. XII, 40]

Or dans aucune traduction classique de la bible jamais on ne parle spécifiquement de « baleine » !

Toutes les traductions de Jonas (II, 1) évoquent « un gros poisson », que ce soient :

– pour le Tanakh, Zadog Khan ou André Chouraqui

– pour l’Ancien Testament et pour le Nouveau : le Chanoine Crampon (catholique)  Louis Segond (protestante). La Bible de Jérusalem (oecuménique) parle prudemment dans Saint Matthieu de « monstre marin ».

La vulgate (latine) de Saint Jérôme parle de « piscem grandem – gros poisson » dans Jonas, puis dans Matthieu «  Ionas in ventre ceti tribus diebus et tribus noctibus » montre là l’emploi du mot, cetus qui se traduit indifféremment par gros poisson ou par cétacé. On imagine mal que l’auteur se contredise au fil de ses traductions. Le terme spécifique de baleine, (balaena issu du grec phaleina)  est pourtant alors bien connu, mais n’est jamais employé ! La seule version classique qui parle spécifiquement de “baleine” est la rédaction protestante de David Martin de 1707,  (La Sainte Bible, qui contient le Vieux et le Nouveau Testament, expliquez par des notes de théologie et de critiques sur la version ordinaire des églises réformées, revue sur les originaux et retouchés dans le langage, Amsterdam, 1707, 2 vol.) La “baleine” est donc une invention (pour être gentil, disons une interprétation), purement protestante, même reprise ultérieurement par certains catholiques sans doute sincères mais bien imprudents !

L’illustration de l’article est reprise, elle, d’un ouvrage illustré de Jobst Koch  (1493 – 1555) dit Justus Jonas, élu, en 1519, recteur de l’université de Wittemberg. L’un des tous premiers “luthériens”… Très lié avec Martin Luther, il l’accompagne à la Diète de Worms en 1521. Fervent militant de la Réforme, Jobst Koch dit Justus Jonas a participé à la traduction protestante de la Bible en allemand. Il rejoindra Luther, fin 1545 quand celui-ci tombera gravement malade, et l’assistera jusqu’à sa mort. C’est lui qui fera son oraison funèbre.

La dérive évangélique de la « baleine »

Le terme “baleine” est ensuite repris par John Nelson Darby dans sa version du Nouveau Testament de 1859
En 1840, John Nelson Darby, prêtre irlandais, quitte l’Église anglicane d’Irlande pour rejoindre comme prédicateur le mouvement de « L’Assemblées de Frères » né dans les années 1820 à Dublin où de jeunes chrétiens se réunissent pour « étudier la Bible » et revenir, dans une vision quelque peu fantasmée, à « la simplicité de l’Église primitive » : des évangéliques. John Darby publie L’attente actuelle de l’Église, court ouvrage dont le titre complet est L’attente actuelle de l’église ou Prophéties qui l’établissent, exposées en onze soirées, à partir de conférences qu’il vient de donner à Lausanne, où il expose l’essentiel de sa théologie : le dispensationnalisme.

Selon cette doctrine, le Christ reviendra à la fin des temps avec une série d’événements avant-coureurs (“Enlèvement de l’Église“, guerre, apparition d’un nouvel ordre politique et économique mondial, arrivée de l’Antéchrist, bataille d’Armageddon), et établira un règne de paix pendant mille ans, avant que ne vienne le jugement dernier. Cette doctrine interprète le livre de l’Apocalypse non pas comme le récit d’événements passés (doctrine du prétérisme), mais comme une prédiction de l’avenir. Cette perspective, connue sous le nom de « dispensationalisme prémillénariste », est absente du christianisme occidental (catholique, orthodoxe ou réforme) et est évidemment condamnée par l’Eglise.

Le dispensationalisme se base essentiellement sur trois éléments :

  •  La reconnaissance d’une distinction entre Israël et l’Église,
  •  Le principe d’une interprétation littérale de la Bible,
  •  L’idée selon laquelle le dessein fondamental de Dieu concerne sa propre gloire (doxologie) tout autant que le salut de l’humanité (sotériologie).

Il professe  la doctrine eschatologique du « ravissement » ou de « l’enlèvement » de l’Eglise…. Le nombre de chrétiens adhérant au dispensationalisme, uniquement aux États-Unis, est estimé aujourd’hui à plus de 40 millions : il constitue l’essentiel de la mouvance dite des “chrétiens sionistes”…

C’est là que deux journalistes de La Vie (ce qui est déjà en soi tout un programme) Pierre Jova et Henrik Lindell viennent de publier :

« Comment devenir plus catholiques… en s’inspirant des évangéliques »

« Les évangéliques n’ont pas bonne presse si l’on en croit le traitement qui leur a été réservé au début de l’épidémie de Covid. Sont-ils vraiment ces fondamentalistes créationnistes, un peu sectaires, que l’on redoute ? Henrik Lindell et Pierre Jova, deux journalistes de La Vie, en ont une tout autre expérience. Ces communautés, dont un chapitre introductif présente la diversité et l’histoire, ont compté dans leurs itinéraires respectifs.

Et, en catholiques, ils ont acquis la conviction que leurs pratiques peuvent aider leur Église à être plus fidèle à sa vocation sur 10 points essentiels : le sens de l’accueil et la vie fraternelle, le développement de ministères laïcs, une dynamique de constante conversion, le zèle missionnaire, la cohérence de vie, la familiarité avec la Bible, la musique, la conversion pastorale et l’ouverture à l’Esprit saint…

Cette redynamisation pastorale et missionnaire, encouragée par le pape François dans la Joie de l’Évangile, a déjà une fécondité importante. Le renouveau charismatique, notamment porté en France par la communauté de l’Emmanuel ou le Chemin neuf, en est un fruit. »
Voilà où nous mène la « baleine » ! On peut douter que l’abbé Troadec cautionne la « baleine » et ses dérives ! Comme “références catholiques traditionalistes ” on fait mieux ! Non ?

Une analyse zoologique

Les baleines – Cétacés mysticètes (à fanons)  ne peuvent en aucun cas avaler une grosse proie :

  • d’une part parce que les fanons, placés sur les mâchoires supérieures pour filtrer, empêchent de la gober,
  • d’autre part parce que l’œsophage, comme chez tous les Vertébrés microphages (qui se nourrissent de plancton) est d’un diamètre beaucoup trop petit, pour avaler le volume d’un corps humain.

La situation est évidemment différente chez certains requins et les Cétacés odontocètes (à dents) – orques, cachalots, etc. – qui peuvent broyer les proies. Mais on peut alors effectivement imaginer « par un heureux hasard » qu’un homme soit avalé d’un coup, échappant aux coups de dents fatidiques…

Certes lorsque Hermann Melville publia Moby Dick en 1851, il y raconta qu’un marin à la peau dépigmentée racontait avoir été avalé par un cachalot et récupéré par les baleiniers le lendemain, inconscient mais indemne dans l’estomac de l’animal  après sa capture… Une histoire jugée peu vraisemblable mais qui allait prendre une certaine consistance quarante ans plus tard quand les journaux américains relatèrent l’odyssée d’un certain James Barclay, équipier de la baleinière « Star if the east » qui croisait au large des Falkland, qui subit le même sort le 25 août 1891… Récupéré le lendemain il mit deux semaines à s’en remettre, présentant un dépigmentation de la peau due au suc gastrique et une vue très altérée… Les journaux du temps s’en firent l’écho…

Les baleines en ouvrant la bouche et en déployant leurs replis ventraux sous maxillaires sont capables d’aspirer jusqu’à 9 m3 d’eau, soit 9 t. (et non pas 90 comme indiqué par erreur sur le schéma). En refermant la bouche, en contractant simultanément les replis sous maxillaires et la langue, l’animal va expulser l’eau retenant les animaux dont il se nourrit (krill et autre petits crustacés pélagiques) par filtration le long des fanons.

Récemment un accident spectaculaire filmé au large de l’Afrique du sud a montré comment un plongeur, Rainer Schimph, happé par une baleine lors d’un aspiration , s’est trouvé coincé le long de sa lèvre, la tête et le  torse avalé, les hanches et les jambes  à l’extérieur, bloquées par les fanons ; ” J’ai ressenti une pression et j’ai tout de suite su qu’une baleine m’avait attrapé…/… Je sentais la pression sur ma hanche mais ce n’était pas le moment de paniquer, je devais utiliser mon instinct…/… J’ai retenu ma respiration parce que je pensais que la baleine allait plonger et me relâcher dans les profondeurs de l’océan, il faisait nuit noire à l’intérieur.”  Ce plongeur expérimenté a également tout de suite compris que c’était un accident : la baleine a rouvert les lèvres, et l’a relâché,  ne lui ayant causé aucune blessure.

A propos de Jonas

Jonas est le cinquième des douze petits prophètes de la Bible. (Un “petit prophète ” est un prophète dont l’évocation est  courte. Il ne s’agit pas d’une hiérarchie instaurée parmi les prophètes !) L’idée maîtresse du livre est que le Dieu d’Israël est le Dieu de tous les hommes et que sa miséricorde s’étend à eux, pourvu qu’il y ait repentir de leur part. Il décrit alors la colère que Jonas ressent en voyant que Dieu a pitié d’Assyriens qui étaient ennemis du royaume d’Israël. Cela est un élément nouveau par rapport à l’ethnocentrisme judéen instauré par Ezechias et qui suffit à montrer que sa rédaction est très postérieure à la conquête assyrienne de Juda par Nabuchodonosor II.

Le Livre de Jonas – bien que selon la doxa est supposé écrit au IXeme siècle, époque où il n’existait pas encore d’écriture hébraïque – date évidemment comme les autres, de l’époque exilique ou post exilique, donc bien après la destruction de Ninive.

Une illustration de l’appropriation

En Babylonie, le culte de Dagon, dieu-poisson du panthéon des peuples de Mésopotamie et de la côte Est de la Mer Méditerranée, est très populaire. 1

Dagon est mentionné à plusieurs reprises dans le Tanakh, notamment a propos des Philistins (Juges XVI  23-24 ; 1 Samuel V 1-7 ; 1 Chroniques X 8-12). On a trouvé des images de cette divinité dans des palais et temples à Ninive et dans la région Il est représenté comme un homme portant un poisson ou  un être mi-homme, mi-poisson.

Au milieu du IIIème Siècle av. J.-C., un prêtre et historien babylonien du nom de Bérose a évoqué une créature mythique du nom d’Oannès, qui serait sortie de la mer pour enseigner aux hommes la sagesse divine. La plupart des spécialistes considèrent ce mystérieux homme-poisson comme un avatar du dieu babylonien de l’eau, Ea (appelé aussi Enki).

Bérose nomme Oannès le personnage qu’il évoque ; il a écrit en grec et durant la période helléniste. Oannès ressemble beaucoup au nom grec Ioannes, une des deux transcriptions employées dans le Nouveau Testament grec pour l’hébreu Yonah (Jonas), qui est lui-même une forme abrégée de Yohanan (Jean). Ioannes et Ionas (l’autre transcription grecque pour Jonas dans le Nouveau Testament) sont tous deux employés pour Yohanan dans la Septante grecque : il suffit de comparer 2 Rois XXV,23 et 1 Chroniques III,24, dans la Septante et dans le Tanakh massorétique.

Quant à la disparition du I, Henry Trumbull 2 explique dans un article à ce sujet : « Dans les inscriptions assyriennes, le J des mots d’origine étrangère se transforme en I ou disparaît même totalement ; Joannes, la forme grecque de Jonas, aurait donc été transcrit comme Ioannes ou Oannes. » Bérose a donc parlé d’un homme-poisson du nom de Jonas, qui est sorti de la mer pour enseigner aux hommes la sagesse divine. La ressemblance avec le récit hébraïque est frappante. (On retrouve là ce qu’on a pu voir par exemple à propos de Moïse et de Sargon II ou de Noé et d’Utanapishtîm.)

Ninive a été conquise par Nabopolassar en 612 av. J.-C, soit plus de 300 ans avant l’existence de Bérose. On peut tout à fait concevoir que Bérose fasse référence au succès de la prédication de Jonas à Ninive. À travers le temps, la mythologie aurait par la suite divinisé le prophète, les Assyriens l’assimilant à leur dieu-poisson, Dagon, et les Babyloniens à leur dieu de l’eau, Enki / Ea. Le Livre de Jonas ne fait référence à Ninive qu’en tant que symbole de ville “gigantesque”, à laquelle il attribue de façon fantaisiste plus de 120 000 habitants et une taille telle « qu’il faut trois jours de marche pour en faire le tour », ce qui est en totale contradiction avec les données archéologiques. Localisés dans les faubourgs de Mossoul, les deux sites principaux de la cité sont les « tells » de Kuyunjik et de Nebī Yūnus. La plus grande expansion urbaine de Ninive est due au roi assyrien Sennacherib qui en fit la capitale de son grand empire au début du VIIeme siècle av. J.-C. Ninive est alors entourée de remparts de briques sur une longueur de 12 km. L’espace total de la cité couvrait 750 hectares à son apogée. On est loin des « trois jours nécessaires à en faire le tour » et de ses « 120 000 habitants »… Les estimations les plus optimistes parlent de 12 000 à 15 000 habitants mais on a l’habitude dans les écrits bibliques de voir les chiffres réels multipliés par 10… C’est presque une constante. On notera au passage, une fois de plus, l’impossibilité chronologique d’une datation du Livre de Jonas écrit au IXeme siècle, époque où la ville n’avait absolument pas l’extension précitée !

A l’époque,  le site de Ninive a été occupé continument déjà depuis quatre mille ans et de ce fait est très connu : il a donc une valeur surtout symbolique. Le propos du rédacteur du Livre de Jonas est de citer Ninive comme modèle de ville qui ne connaît pas Dieu avant la venue du prophète, située dans l’empire de l’ancien oppresseur d’Israël et de Juda conquis par les Perses.

Le Tanakh  va d’ailleurs glorifier Cyrus de façon  assez étonnante à travers le Livre d’Isaïe. [voir Is. VL passim]

  1. Sur la notion d’appropriation dans les textes bibliques voir : Claude TimmermanJudéo-christianisme Travestissement historique et Contre sens idéologique– Kontre kulture – 2018 : p. 98 et suivantes : le syndrome d‘appropriation.
  2. Henry Clay Trumbull ( Journal de littérature biblique, vol. 2, nº 1, 1892)