Mort d’Eilat Mazar, archéologue sioniste

dans Réflexions & Histoire

Eilat Mazar vient de décéder à 64 ans, à Jérusalem, des suites d’une longue maladie, suivant la formule consacrée. Quasi inconnue des non spécialistes de l’archéologie, c’était une figure incontournable et controversée pour ce qui traite de l’instrumentalisation de l’archéologie proche orientale à des fins sionistes : il s’agit de « légitimer» aujourd’hui le retour et la présence du “peuple juif” en Palestine, en Terre dite d’Israël, selon ce que relate le Tanak, ou du moins selon l’interprétation qu’on en a fait, utilisée par “l’archéologie biblique”.


Claude Timmerman

Cette discipline n’est plus considérée, par la plupart des archéologues actuels, comme une activité proprement scientifique car cette recherche est pré-orientée précisément par ce qui est écrit dans la Bible. Elle connut une très grande notoriété sous l’impulsion de William F. Albright, fondateur de la discipline avant la seconde guerre mondiale, et avec Yigaël Yadin (20 mars 1917 – 28 juin 1984) archéologue et militaire israélien, chef d’État-Major adjoint de Yaakov Dori au sein de Tsahal pendant la Guerre israélo-arabe de 1948 et son successeur à ce poste en novembre 1949.

Archéologue, devenu célèbre par la fouille de Nahal Hever sur les bords de la mer Morte, Yadin connut une célébrité mondiale en dirigeant ensuite les fouilles de Massada. Selon Yigaël Yadin on travaille « une pioche dans une main et la Bible dans l’autre 1 ». Le cadre est ainsi tracé ! L’un de ses élèves fut Benjamin Mazar, qui sut prendre assez tôt un minimum de distance avec cette vision strictement biblique de l’archéologie hébraïque. Assyriologue de formation, Benjamin Mazar sera le premier archéologue à effectuer des fouilles en tant que juif israélien après l’indépendance en 1948 : il fut le premier à recevoir un permis de fouilles accordé par le nouvel état d’Israël pour la ville philistine de Tel Qasile.

Entre 1951 et 1977, Benjamin Mazar fut professeur d’histoire biblique et d’archéologie à l’Université hébraïque de Jérusalem. En 1952, il devint recteur de l’Université puis son président à partir de 1953. Membre de l’Académie israélienne des sciences et lettres, il fut lauréat en 1968 du prix Israël pour les études juives, et la même année, du prix Yakir Yeroushalayim. Benjamin Mazar fut le beau-frère du président israélien Yitzhak Ben-Zvi. Il sera à l’origine d’une véritable dynastie d’archéologues : son fils Ory Mazar, sa petite-fille Eilat Mazar, son petit-fils Dan Mazar et son neveu Amihai Mazar ont tous joué un rôle important dans l’étude et la diffusion de l’archéologie et de l’histoire d’Israël.

Bien que l’expression “archéologie biblique” soit encore utilisée pour nommer son domaine de recherche, Amihai Mazar ne travaille pas « une pioche dans une main et la Bible dans l’autre » : il utilise les méthodes scientifiques propres à l’archéologie telles qu’elles sont pratiquées dans les autres pays. Il accorde, notamment, une attention particulière aux questions de datations et à l’emploi, du carbone 14. Professeur depuis 1994 à l’université hébraïque de Jérusalem, il occupe la chaire d’archéologie de la terre d’Israël et est membre de l’A1cadémie israélienne des Sciences et Lettres et fut lauréat 2009 du prix Israël pour l’archéologie.

Eilat Mazar, formée par son grand-père et par son oncle poursuivit la tradition familiale : de 1968 à 1978, elle a participé à des fouilles sur le Mont du Temple, sous la direction de son grand-père Benjamin Mazar. En 1984, elle a codirigé les fouilles du site phénicien d’Achziv, et elle a obtenu son doctorat de l’Université hébraïque en 1997. Cependant, elle adhéra totalement la vision archéologique bibliste fanatisée, faisant sienne la fameuse formule « une pioche dans une main et la Bible dans l’autre » vis-à-vis de laquelle ses parents, tant son oncle que son grand père, avaient su prendre leurs distances. Le résultat de cette attitude, pour le moins peu objective et nullement scientifique, s’est ressenti dans sa carrière : jamais Eilat Mazar ne sera nommée professeur à l‘université.

La découverte du “palais de David”  une affirmation fantaisiste jamais étayée !

En 2005, elle dirige des fouilles sur le pourtour de la Cité de David, près de la célèbre “structure en escalier”. Le 4 août 2005, le résultat de ses recherches est officiellement résumé sur le site de l’Université hébraïque où elle affirme avoir retrouvé le palais de David ! « C’est ainsi que Eilat Mazar – en surfant sur la renommée de son grand-père – a affirmé dans une revue publiant sans comité de lecture et sans avoir effectué la moindre datation au radiocarbone « avoir retrouvé le palais du roi David et un mur du Xème siècle av. J.-C. » (sic !)

Dans une fouille de 30 m sur 10 m, Eilat Mazar a dégagé un sol carré en mosaïque, qu’elle estime dater de 700 av. J.-C. Sous cette structure, elle a mis au jour des restes de murs, vestiges d’un grand bâtiment, et des poteries qu’elle estime dater de la période allant de 1000 à 900 av. J.-C..  Le sol lui-même, non bâti, est arbitrairement daté par elle de l’époque (1200 ou 1100 av. J.-C.). Elle estime donc – sans avancer la moindre justification – que l’emplacement et la datation de ces vestiges suggèrent qu’il pourrait s’agir du palais du roi David, censé avoir régné de 1005 à 965 av. J.-C. Son oncle, Amihai Mazar, professeur d’archéologie à l’Université hébraïque, a aussitôt réfuté sèchement ces allégations fantaisistes, expliquant qu’il s’agirait vraisemblablement des vestiges d’une forteresse d’origine jébusite, qui plus est nettement antérieure à l’époque de David ! » 2

Le professeur Israel Finkelstein de l’Université de Tel Aviv a déclaré au Times of Israël que « malgré nos différences d’interprétation, je respectais son travail ; nous étions de bons amis et partagions une passion pour le passé de la Terre d’Israël. »

Mais cela ne lui a pas servi de leçon

En 2010, le 22 février, Eilat Mazar annonce à grand fracas, devant des journalistes réunis sur le lieu même de ses fouilles dans le secteur de l’Ophel, avoir mis au jour la section d’un mur long de 70 mètres et haut de 6 mètres, datant du Xème siècle av. J.-C. et qu’elle attribue au Roi Salomon.  Il s’agit, selon elle, de la construction « la plus significative » datant de cette période. Une anse de jarre portant l’inscription « Pour le roi », a également été exhumée. Mais la relation entre la datation des poteries (à partir de leur style) et celle des restes de murs (déduite de la date des poteries) n’est pas explicitement précisée. De plus, aucune datation au carbone 14 n’a été effectuée.

La liste officielle des publications d’Eilat Mazar, montre que cette découverte n’a fait l’objet d’aucune publication professionnelle : les interprétations sur la nature du bâtiment, largement publiées dans les médias, ne sont donc pas scientifiquement validées.  Elles sont cependant évoquées au sein du laboratoire auquel elle appartient : la page officielle qui présente l’activité de cette équipe mentionne le nom d’Eilat Mazar comme chercheur associé et détaille ses travaux.  Néanmoins, elle n’a fait aucune publication professionnelle depuis 2004.

Eilat Mazar est en particulier absente de la grande confrontation sur le thème La Bible et l’archéologie aujourd’hui  pour laquelle les récentes contributions professionnelles aux datations par le carbone 14 ont été rassemblées dans un livre édité par T. Levy et T. Higham :  Radiocarbon Dating and the Iron Age of the Southern Levant : The Bible and Archæology Today. Londres, 2005 (27 contributions, 448 pages). On ne s’en étonnera pas quand on voit les relations pour le moins difficiles qu’elle entretenait avec la chronologie en général et avec les datations en particulier.  Le 9 septembre 2013, l’Université hébraïque de Jérusalem annonce qu’Eilat Mazar avait découvert au pied du Mont du Temple un “trésor” daté de la fin de la période byzantine (début du VIIème siècle) contenant notamment un médaillon en or sur lequel sont gravés une menora, un shofar et un rouleau de la Torah.

Le 2 décembre 2015, l’équipe d’archéologues dirigée par Eilat Mazar, a révélé avoir découvert cinq ans plutôt un sceau en argile portant le nom du roi Ézéchias . 3 L’objet, d’un diamètre d’un centimètre environ, porte une inscription en paléo-hébreu disant : « à Ézéchias, [fils de] Achaz, roi de Juda ».  L’inscription est accompagnée d’un aigle aux ailes  déployées et d’un disque solaire. C’est clairement une empreinte de sceau.

En 2018, son équipe a découvert une empreinte de sceau du VIIIème siècle avant notre ère dans les vestiges dits du Premier Temple, près du mont du Temple de Jérusalem.  Son interprétation n’a pas non plus été sans controverse : de forme ovale, l’empreinte n’était pas complète et sur sa partie lisible, il y a une inscription avec les lettres hébraïques du Premier Temple interprétée comme épelant le nom de « l’Yesha’yah[u] ». (Appartenant à Isaïe) « Le “sceau d’Esaïe”, a-t-elle dit, reconnaissant les critiques des érudits, est beaucoup moins certain que celui d’Ezéchias ». Dans sa présentation, Mazar elle-même a présenté la découverte comme « l’empreinte potentielle du sceau du prophète Isaïe ». Robert Cargill, professeur assistant d’études religieuses à l’Université de l’Iowa et ancien rédacteur en chef de BAR, (la revue de la Biblical Archaeology Society), a salué le « soin prudent et responsable de Mazar » :  « Elle ne s’est pas précipitée pour affirmer de manière concluante qu’elle avait trouvé le sceau d’Isaïe… Dans notre article, elle propose de possibles alternatives ». Bref, les spécialistes sont dubitatifs et on n’a finalement aucune certitude sur l’origine de cette empreinte…

Charitable, l’archéologue Israël Finkelstein, auteur de La Bible dévoilée, conclura ainsi sur l’œuvre de d’Eilat Mazar: « L’impact d’Eilat Mazar sur l’archéologie d’Israël en général et de Jérusalem en particulier figurera pour toujours parmi les pierres angulaires de l’archéologie d’Israël. Elle nous manquera beaucoup. »


  1. “as an archaeologist I cannot imagine a greater thrill than working with the Bible in one hand and a spade in the other” : [en temps qu’archéologue, je ne peux imaginer plus grande émotion que de travailler la bible d’une main et la pioche de l’autre] Yigael Yadin, Hazor : The rediscovery of a great citadel of the Bible, London et Jerusalem, Weidenfeld & Nicolson, 1975, p. 187 
  2. Voir C. Timmerman – Judéo-christianisme Travestissement historique et contre sens idéologique – Ed. Kontrekulture T. I p 143 – 144 
  3. Parler de sceau est évidemment un abus de langage : il s’agit d’empreintes du sceau imprimées dans de l’argile, et non pas de la matrice généralement en pierre (et ultérieurement en bronze qui caractérise le sceau en lui-même.