Mort du nassi Adin Steinsaltz

dans Réflexions & Histoire

Sauf pour les spécialistes du judaïsme, on connaît peu en Europe le rabbin Adin Steinsaltz qui s’est éteint à 83 ans à Jérusalem. En France, il avait été invité à plusieurs reprises par le rabbin Josy Eisenberg dans son émission religieuse juive du dimanche matin « Judaïca ».


Rédaction NSP
Claude Timmerman

Malheureusement ne parlant pas le français, Steinsaltz s’exprimait en hébreu, cela conduisait à une traduction de ses propos parfois laborieuse…
Adin Steinsaltz est d’abord un « sabra » : il naît à Jérusalem en 1937 dans une famille juive polonaise.
Son père Avraham, arrière-petit-fils du premier rebbe de la dynastie Slonim, a émigré en Palestine mandataire en 1924. Comme beaucoup des premiers sionistes, c’est un communiste militant qui partira en Espagne pour apprendre à combattre dans les Brigades internationales en 1936 – comme nombre de sionistes palestiniens suivant l’injonction de l’activiste Avraham Stern – avant de revenir à Jérusalem pour rejoindre le non moins extrémiste groupe Lehi dont les activités terroristes sont encore dans toutes les mémoires.
Bien que baignant depuis sa naissance dans l‘ambiance des œuvres de Marx, Freud et Lénine plutôt que dans le Tanak (il lira au demeurant le Nouveau Testament avant la Torah), le jeune Adin décidera de se tourner vers la pratique du judaïsme à ses quatorze ans, davantage, dira-t-il, « par curiosité intellectuelle que par conviction religieuse».
Adin Steinsaltz alterne études universitaires de mathématiques, physique et chimie à l’université hébraïque de Jérusalem, et les études talmudiques. Il subvient  à ses besoins en étant professeur de mathématiques.
Il a étudié à l’institut de Kfar-Habad, et deviendra disciple (‘hassid) du rabbi de Loubavitch.
Il épousera en 1965 Haya Sarah Asimov, petite-cousine de l’auteur célèbre de science-fiction Isaac Asimov.
Frappé en 2016 d’un accident vasculaire cérébral à quelques semaines de la parution de son commentaire sur le Livre des Psaumes, Adin Even Israël est mort le 7 août à Jérusalem et a été enterré le même jour dans la section Habad au cimetière juif du Mont des Oliviers.

Pourquoi évoquer cette personnalité ?

Parce que c’est le premier traducteur du Talmud de Babylone en hébreu moderne. C’est à ce titre, sans doute, le rabbin le plus important du XXeme siècle, et la cheville ouvrière de la nouvelle dynamique talmudique, émergeant depuis la création de l’état d’Israël. Une personnalité controversée et particulièrement haïe des sionistes laïques et de nombre de  rabbins dit « traditionnels » car il a traduit le Talmud de Babylone en hébreu moderne, le mettant ainsi à la portée de tout lecteur. Le Times of Israël titrera « le rabbin Steinsaltz a démocratisé le Talmud »
Un travail colossal qui va l’occuper – avec la rédaction de ses commentaires propres qui y sont joints –  durant 45 ans (de 1965 à 2010) et qui lui vaudra l’attribution du prix Israël en 1988. (Le « Talmud Steinsaltz » sera traduit en anglais, espagnol, français et russe…)
Wikipédia analyse assez justement son œuvre : outre la traduction du Talmud, il rédige divers ouvrages de pensée juive, kabbale et hassidisme qui se caractérisent par une même volonté de transmettre les savoirs séculaires à un lectorat majoritairement séculier.
On lui attribuera  le titre hassidique de tsadick.
On comprendra aisément que cette traduction accessible à tous les Israéliens, ponctuée, en hébreu moderne ce qui n’est pas l’usage, ait provoqué des réactions rabbiniques hostiles. (Steinsaltz a ainsi fractionné les 2,5 millions de mots hébreux et araméens alignés sans ponctuation, composant les 6 000 pages du Talmud de Babylone.)
Cela permet au lecteur moyen de s’affranchir, pour comprendre, de l’intervention d’un rabbin de yeshiva, apparaissant comme une sorte d’interprète de  l’hébreu ancien, compris dès lors comme une sorte de « langage secret » auquel certains ont seul le privilège d’avoir été initiés…
Voir ces privilèges rabbiniques ainsi remis en cause n’a pas été du goût de tous, et certains mouvements radicaux religieux ont carrément « banni » les écrits de Steinsaltz.
Par ailleurs on doit insister sur le fait que l’hébreu ancien étant un idiome des plus élémentaires, la « traduction » de Steinzalt, comme n’importe quelle autre, est forcément une interprétation personnelle, comme l’est n’importe quelle traduction hébraïque ancienne, notamment celle du tanak.
De ce fait, et si tant est que certains passages censurés en Europe depuis le XIVeme siècle n’aient pas été « oubliés », cette édition en « langue hébraïque vernaculaire » risque de prendre rapidement le pas sur les éditions classiques en hébreu ancien avec les « risques » évidents que cela présente : on a vu ce que l’abandon du latin (langue déjà autrement plus riche que l’hébreu ancien) a provoqué comme controverses et déviances dans la théologie catholique.
Comme le souligne aussi le Times of Israël  du 7 août : « Ce qui fait scandale, c’est qu’il s’agisse de la première traduction en hébreu moderne avec son propre commentaire mot-à-mot, lequel apparaît aux côtés des commentaires médiévaux Tosafot et de ceux de Rachi. »
Les rabbins Lituaniens ultra-orthodoxes, menés alors par le rabbin Elazar Shach, ont interdit la diffusion et la lecture de la rédaction de Steinsaltz au prétexte de son contenu, de son changement de format par rapport à la mise en page traditionnelle, et de ce qu’ils considèrent comme une simplification ridicule du texte fondamental de la loi orale juive. (sic!)
Les ouvrages de Steinzaltz furent donc interdits dans les écoles ultra-orthodoxes.
L’ancien grand-rabbin séfarade Shlomo Amar a déploré que sa facilité d’utilisation [du Talmud de Steinsaltz NDLR] ne contribue à la disparition des anciennes méthodes d’étude des étudiants en yeshivot, ce qui irait à l’encontre de l’ordre de « s’adonner avec peine à l’étude de la Torah ».
Avec d’autres, il a ainsi accusé Steinsaltz d’en « alléger la discipline ».
« Il n’y a pas de paresse telle que la paresse intellectuelle », avait déclaré Amar à la station de radio ultra-orthodoxe Kol Berama en 2009, déplorant le recours aux « commentaires faciles » des étudiants en yeshiva.
L’édition Steinsaltz a également rencontré des critiques académiques, notamment de Jacob Neusner, chercheur américain au Bard College.
Steinsaltz est donc le premier rabbin qui va rendre la connaissance talmudique réellement accessible ce que l’on n’allait pas lui pardonner dans les milieux rabbiniques et les yeschivot.
Il fustigera d’ailleurs ceux qui confisquent la connaissance et s’en servent comme moyen d’asservissement des masses : « Je n’ai jamais pensé que répandre l’ignorance a quelques avantages que ce soit, excepté pour ceux qui sont en position de pouvoir et veulent priver les autres de leurs droits en étendant l’ignorance dans le but de les garder dans une position subalterne. »
Déclaration qui fait étrangement écho à celle de son contemporain Günther Siegmund Stern, dit Günther Anders – reprenant la thématique d’Huxley – qui décrit ainsi dans « L’obsolescence de l’homme » (1956) le moyen d’assujettir les populations : « Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente. Les méthodes du genre de celles d’Hitler sont dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes. L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées. Ensuite, on poursuivrait le conditionnement en réduisant de manière drastique l’éducation, pour la ramener à une forme d’insertion professionnelle. Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations médiocres, moins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste. Que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif…/… L’homme de masse, ainsi produit, doit être traité comme ce qu’il est : un veau, et il doit être surveillé comme doit l’être un troupeau. Tout ce qui permet d’endormir sa lucidité est bon socialement, ce qui menacerait de l’éveiller doit être ridiculisé, étouffé, combattu. Toute doctrine mettant en cause le système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui la soutiennent devront ensuite être traités comme tels. »
Il sera le pourfendeur de l’instrumentalisation de la Bible (au profit du Talmud).
Pour ce qui est de l’instruction israélienne et de l’éducation sioniste Steinsaltz soulignera ce qu’il estime être la déviation mentale induite par le Tanak : « Ce fut une grave erreur de fonder autant l’éducation en Israël sur la Bible, parce que la Bible a été écrite par des prophètes. En lisant la Bible, vous devenez en quelque sorte dans votre esprit un petit prophète.  C’est ainsi que les Israéliens se parlent – il n’y a pas de dialogue, car ils croient tous avoir une connaissance complète et illimitée. L’apprentissage du Talmud apporterait une grande évolution dans l’esprit israélien, car il traite de dialectique, à laquelle il est lié. »
Dans son  Introduction au Talmud   – Paris, Albin Michel, 2002 –  Steinsaltz souligne : « Dans le Talmud, comme dans la plupart des domaines de la pensée juive à son origine, il y a refus délibéré d’une pensée abstraite fondée sur des concepts abstraits. »
Vous l’aurez compris, ce n’est donc pas là que l’on trouvera des développements intellectuels dignes de la  Somme théologique  (Saint Thomas d’Aquin) ou des dialogues du niveau de ceux de Port Royal  (Montherlant).
Et il poursuit : « Les compilations talmudiques ne traitent que de cas concrets et refusent tout mode abstrait, autrement dit l’universel. C’est d’ailleurs pourquoi la pensée juive est une alliée de poids pour le relativisme, matrice philosophique du libéralisme.  C’est là un trait commun à la plupart des philosophes juifs ou d’origine juive. »
Il faudra attendre l’inévitable confrontation, au Moyen Âge, dans le monde de la diaspora, des philosophes occidentaux et arabes (notamment dans la période andalouse du califat de Cordoue), avec des intellectuels juifs pour qu’une pensée abstraite propre émerge dans le monde israélite.
Comme le souligne Étienne Gilson : « Dans Avicenne (Ibn Sina), et surtout dans Averroès (Ibn Rushd), les philosophes juifs ont trouvé tout un matériel technique de concepts et de synthèses partielles, emprunté aux Grecs, et qu’il ne leur restait plus qu’à utiliser. »
Cette incapacité initiale à la pensée abstraite – liée à une langue imprécise et d’une rare pauvreté – peut expliquer pourquoi, au carrefour des grandes civilisations millénaires (Égypte et Sumer) et au milieu des grands courants scientifiques et techniques émergeant à Athènes, Rome, puis Alexandrie, on cherchera en vain, en plus de mille ans, un Aristote, un Euclide, un Sénèque ou un Archimède qui soit d’origine juive ! (Les rares savants du temps pouvant revendiquer une origine israélite, tel Philon d’Alexandrie, se caractérisent précisément par leur affranchissement, voire leur total reniement, de leur appartenance au monde juif).

Le premier nassi du Grand Sanhédrin reconstitué

Concernant l’évolution d’Israël dans le monde, pour Steinsaltz, la question essentielle est celle de l’adaptation de la société israélienne aux structures et aux injonctions talmudiques, et quelque part de créer les conditions l’opportunité d’asseoir politiquement et juridiquement  la restauration d’un pouvoir religieux juif.
A Tibériade, le Grand Sanhédrin avait été dissout en 425, sur ordre de l’empereur de Rome Théodose II – qui refusa l’élection d’un successeur à la suite du décès de son dernier président  (nassi) Gamaliel VI. (Mort naturelle ou assassinat ? Les avis divergent).
Si des groupes plus ou moins représentatifs, ont revendiqué ensuite l’appellation de Sanhédrin, en Espagne au Moyen Age puis en Pologne jusqu’au XVIIIeme siècle, ils n’avaient aucune universalité et aucune légitimité.
Le 13 octobre 2004, à Tibériade, une centaine de rabbins d’Israël, représentant toutes les sensibilités du judaïsme, se sont rassemblés pour convenir de la restauration du Grand Sanhédrin.
Leur but était de parvenir à recréer l’assemblée des soixante et onze dignitaires le constituant et de faire reconnaître par le gouvernement leurs droits afin de rétablir leurs pouvoirs : en un mot, recréer la théocratie du judaïsme antique dans l’Israël d’aujourd’hui, en imposant la primauté du Sanhédrin sur les instances politiques nationales.
Le Sanhédrin, en termes de pouvoirs, se trouverait ainsi de facto placé au-dessus de la Knesset et du gouvernement supposé laïc, sioniste !
Si dans les faits ceci n’est pas encore réalisé, ce nouveau « grand sanhédrin » a déjà été officiellement constitué et poursuit ce but.
Un nassi transitoire a donc été désigné jusqu’à ce que tous les membres pressentis (71) pour composer cette haute assemblée soient régulièrement élus par les instances religieuses compétentes.
Cela étant fait, en septembre 2005, c’est le rabbin Adin Steinsaltz qui a été officiellement choisi comme nassi.
Il fut donc officiellement le premier président du nouveau sanhédrin, en recherche de l’acceptation politique de ses prérogatives par le gouvernement.
On pourra souligner que cette démarche n’est certainement pas de nature à apaiser les esprits car, d’une part  l’intéressé, ashkénaze, appartenait à la communauté loubavitch volontiers considérée comme extrémiste, et d’autre part parce que cette volonté affichée de revenir à un pouvoir religieux au sein d’un État qui, en tant que sioniste se déclare officiellement laïc, est très mal perçue par la classe politique et par les responsables sionistes historiques qui voient déjà, très majoritairement d’un mauvais œil, les « harédi ».
Depuis quinze ans ce Grand Sanhédrin s’est assez peu fait remarquer…
Il est piquant de voir que Steinzaltz qui a tant œuvré pour faciliter l’accession de tous les juifs au savoir de leur communauté, disparaît précisément au moment – cas unique au monde – où Israël, “le temple du savoir”, ferme sa Bibliothèque Nationale !
“La Bibliothèque nationale d’Israël, fondée en 1892 à Jérusalem, fermera ses portes à partir du 17 août prochain, faute d’un budget arrêté pour son fonctionnement. 300 agents seront placés en congés sans solde et l’ensemble des opérations seront interrompues, y compris les animations en ligne. Cet arrêt complet fait suite aux difficultés du gouvernement israélien pour faire adopter un budget général pour 2020.”
Et la bible (Tanak) dans tout cela ?
Elle n’intéresse   visiblement pratiquement plus personne en Israël, même et surtout  dans le monde rabbinique.
Comme le déplorait (sic) Adin Steinsaltz : le tanak est encore utilisé dans l’enseignement comme caution du sionisme et de la création de l’état d’Israël, où il reste brandi par des extrémistes – héritiers des tueurs du groupe Stern – qui veulent justifier, au- delà de la Palestine, la conquête de tout le territoire « du Nil à l’Euphrate », en travestissant la parole de Dieu à Abraham alors qu’Il n’a jamais spécifiquement parlé du Nil : « En ce jour-là, l’Eternel fit alliance avec Abraham, et dit: Je donne ce pays à ta postérité, depuis le torrent d’Egypte jusqu’au grand fleuve, au fleuve d’Euphrate. » [Gn XV, 18]
Quant aux intellectuels et universitaires israéliens, très majoritairement, ils ne veulent  même plus en entendre parler : « Après 70 ans d’excavations et de fouilles extensives sur la terre d’Israël, les archéologues ont trouvé que les actions du patriarque sont des histoires de légende; nous n’avons pas séjourné en Egypte, ni fait un exode, nous n’avons pas conquis la terre.  Il n’y a pas non plus de mention de l’empire de David et de Salomon. Ceux qui s’y intéressent savent tout cela depuis des années, mais Israël est un peuple têtu et ne veut pas en entendre parler. » Ze’ev Herzog – Professeur d’Archéologie et d’Histoire antique du Proche Orient – Université de Tel Aviv. (Ha’aretz Magazine, 29 Octobre 1999).
Paradoxalement il n’y a  donc plus que des chrétiens, notamment les fameux « sionistes chrétiens » (particulièrement les évangéliques et les anabaptistes) pour y croire encore, certains avec ferveur, d’autres avec fanatisme.

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