Psychologie de l’argent par Georg Simmel

dans Arts & Lettres & Chansons
Je n’adhérais déjà franchement pas au capitalisme libéral avant de lire Psychologie de l’argent 1. La lecture de cette très intéressante thèse a plus que confirmé mes impressions négatives sur l’argent et les croyances qui l’accompagnent. L’argent, je le définis comme une conséquence du péché originel. Concrètement, il s’agit d’un livre court mais véritablement incisif. Il ouvre de réelles perspectives philosophiques et intellectuelles, au point qu’il me donne déjà l’envie de lire Philosophie de l’argent, ouvrage majeur de Simmel en 600 pages.


Rédaction NSP
Franck ABED

Dans la préface commise par Alain Deneault 2, nous lisons avec intérêt ce propos : « Il ressort de cette vaste étude que l’argent ne soutient pas seulement la pensée et les affects en cause dans les opérations de mise en valeur, mais qu’il permet surtout d’en faire l’économie ». Le préfacier précise sa pensée de la manière suivante : « L’argent ne permet pas d’apprécier la complexité et l’importance des desseins, du labeur et de l’ingéniosité en cause dans la production de ce que nous acquérons, il sert à faire l’économie de cette prise de conscience ».
En partant de ce principe, il y a un exemple marquant sur lequel Simmel s’appuie pour justifier son analyse. Il considère que dans un passé pas si lointain, nos ancêtres n’auraient jamais accepté un vulgaire morceau de papier présentant un ou plusieurs chiffres, sans que celui-ci n’offrît une contrepartie réelle et tangible. Aujourd’hui, nos contemporains préfèrent, dans la très grande majorité, disposer d’un chèque sur lequel est inscrit 1000 euros, que de posséder trois poules ou leur potager. En prenant en compte cette remarque, nous nous apercevons de la puissance phénoménale d’attraction du capitalisme libéral. Ce dernier se caractérise en réalité et avant tout comme une philosophie de l’avoir plus que comme une philosophie de l’être ou de l’essence.
Ainsi, Simmel explique : « Il est entendu dans le développement historique de l’argent que celui-ci devait être à l’origine une valeur autonome ; car tant que l’Etat battant monnaie ne garantissait pas encore à l’individu la valorisation ultérieure de la rétribution qu’il avait obtenue pour une marchandise, personne n’était assez fou pour s’en départir sans obtenir en échange une valeur réelle ». Pourtant, en France nous avons connu des périodes où les assignats 3 – véritable ancêtre de la monnaie-papier ou monnaie de singe actuelle – rencontraient un véritable succès, avant de désenchanter ses porteurs, qui pour la plupart d’entre eux se retrouvèrent un beau matin ruinés, quand ils tentèrent d’échanger leurs feuillets maculés d’encre noire contre des pièces sonnantes et trébuchantes.
Par conséquent, le préfacier écrit : « Le philosophe de Berlin décrit dans ces deux essais un processus propre à la modernité, à savoir que l’argent, de moyen, est devenu fin. Et sans jamais varier son argument, Simmel lui-même passe progressivement d’apologiste des puissances de l’argent à critique de ces mêmes puissances ». De fait, Deneault note que « l’argent s’érige en valeur suprême et passe pour le Dieu de notre temps ». C’est triste mais nous le subissons quotidiennement. Or, dans l’Evangile de Luc Jésus dit : « Aucun serviteur ne peut servir deux maîtres. Ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon » 4.
A l’aune de ces considérations factuelles et convaincantes, nous ne pouvons qu’approuver cette idée : « Etant donné son caractère anonyme et l’extraordinaire expansion mondiale dont il a fait l’objet, l’argent réduit les relations humaines à des actes transactionnels désincarnés et génère un certain nombre de pathologies dont Simmel livre un recensement ». Simmel étudie avec brio le comportement de l’avare et du dépensier compulsif, à l’aide de passionnantes observations historiques et sociologiques. Il en arrive aussi à décrypter les liens générés ou dégénérés par l’argent. L’argent, comme le démontre Simmel, devient véritablement l’outil de l’individualisme moderne que nous rejetons de toutes nos forces. Cependant, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, la possession de l’argent donne un sentiment de liberté, mais les possesseurs de celui-ci se transforment souvent en esclaves de ce qu’ils croient posséder. Malheureusement beaucoup perdent leur vie à la gagner…
Dans une société capitaliste libérale où le divertissement devient une des normes fondamentales, les insatisfaits sont chaque jour plus nombreux. Effectivement, tous ne disposent pas de moyens conséquents pour subvenir à des besoins constamment plus pressants et diversifiés – souvent inutiles ou fallacieux – présentés avec astuce par des campagnes de publicités massives, nécessairement idiotes et manipulatrices. A terme, même si Simmel ne traite pas de ce sujet dans son livre, nous pouvons envisager que l’Etat en France imposera le revenu universel pour calmer les tensions sociales et les désordres économiques provoqués par ce système de consommation à outrance.
L’argent, notamment sa valeur réelle ou supposée, définit dans ce système les nouvelles hiérarchies humaines. Il reste pour certains un critère objectif de comparaison, mais loin de rendre les Hommes heureux, l’argent entretient de manière permanente la croyance dans l’illusion du bonheur et du bien-être. Cette mode pourrait être résumée de la manière suivante : je consomme donc je vis. De nos jours, les Hommes-Consommateurs sont prêts à contracter un crédit à un taux parfois très élevé pour acheter un smartphone dernier cri ou pour partir en vacances. C’est littéralement effrayant.
Simmel, sociologue atypique et hétérodoxe, a pratiqué comme beaucoup d’intellectuels des siècles précédents l’interdisciplinarité. Suite à ses études sur les sociétés humaines, il pose ce pertinent constat : « La différence entre l’état primitif et l’état civilisé se mesure au nombre de segments qui séparent l’acte immédiat et sa fin ultime : lorsque la chaîne des causes et des effets n’est connue que partiellement et de façon fragmentaire, il faut que le processus permettant l’avènement d’une fin réalise cette dernière immédiatement ». Tous les jours, que ce soit pour nous nourrir ou nous vêtir, nous sommes victimes conscientes ou inconscientes de « ces segments » posés voire imposés entre notre acte et sa réalisation. Certes, il existe des alternatives, mais elles ne constituent que de trop rares exceptions. Le trop grand nombre d’intermédiaires – financiers, grossistes, revendeurs, etc. – perturbe véritablement les chaînes de la transmission…
L’auteur poursuit son raisonnement : « Le progrès de l’esprit public se reflète donc dans l’augmentation de dispositions par le biais desquelles l’individu peut parvenir au moins indirectement à des fins auxquelles il lui est difficile ou invraisemblable d’arriver immédiatement ». En définitive, Simmel estime que « l’argent dévoile, après la disparition des circonstances qui permettraient à la conscience des valeurs de se concentrer sur lui, sa véritable nature de simple moyen, de moyen qui devient inutile et insatisfaisant dès que la vie tourne entièrement autour de lui ». Chacun pourra aisément peser la validité de cette pensée, surtout dans un monde ultra financiarisé comme le nôtre.
Simmel pense que « le caractère blasé de nos classes aisées en découle ; quand l’argent devient ainsi le dénominateur commun de toutes les valeurs possibles de la vie, quand la question n’est plus de savoir quelle est leur valeur, mais combien elles valent, leur individualité s’en trouve amoindrie ». D’où la névrose et la fuite éperdue des uns et des autres vers les paradis artificiels de toutes sortes. De même, et Simmel l’évoque justement, certains se dédouanent en réalisant des dons à des associations caritatives œuvrant à des milliers de kilomètres de chez eux. Cela couvre d’un voile le regard des donateurs. En effet, cet acte les empêche de comprendre la détresse de leur prochain, et de vraiment saisir le rôle des bénévoles sur le terrain, tout en se donnant bonne conscience : je paie donc j’agis. L’argent soustrait au cerveau des questions essentielles… et finalement déresponsabilise les individus.
En guise de conclusion, nous citons une dernière fois Simmel, parce qu’il décortique parfaitement cette psychologie, si particulière, de l’argent : « L’argent est vulgaire parce qu’il est l’équivalent de tout et n’importe quoi ; seul l’individuel est distingué ; ce qui équivaut à beaucoup de choses est équivalent à la plus vile d’entre elles et rabaisse pour cette raison même les choses les plus élevées au niveau des plus viles ».  Pour finir, nous disons que l’argent tel qu’il est vu par ses différents promoteurs se montre comme un véritable agent du relativisme, car si tout se vaut, rien ne vaut : le laid égale le beau et la notion de mérite disparaît parce que tout peut s’acheter ou se louer, même l’utérus des femmes…


 

 

  1. Deux ou trois choses que lon ne vous dit jamais sur le capitalisme par Ha-Joon Changaoût 2019, par l’auteur.
  2. Philosophe québécois né en 1970.
  3. L’assignat est une monnaie fiduciaire mise en place sous la Révolution française.  A l’origine, il s’agissait d’un titre d’emprunt émis par le Trésor en 1789, et dont la valeur est gagée sur les biens nationaux par assignation. Les assignats deviennent une monnaie de circulation et d’échange en 1791, et les assemblées révolutionnaires multiplient les émissions, qui entraînent une forte inflation. Le cours légal des assignats est supprimé par la loi du 2 prairial an V. Voir également le système de Law, parfaitement décrit dans Le Bossu, roman de cape et d’épée de Paul Féval.
  4. Chapitre 16, verset 13.

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