“Rue Sarah-Halimi” : une revanche des croisades ? Epanouissement rhétorique, propagande et désinformation

dans Tour d'horizon

Ce matin, Sarah Cattan sur Tribune juive nous informe de la “création” d’une rue Sarah Halimi en l’honneur de la sexagénaire défenestrée par un camé. S’il fallait donner à Paris (ou ailleurs) des noms de rue à de toutes les malheureuses victimes de drogués il faudrait créer des quartiers entiers. Mais il est vrai que toutes ces victimes n’ont pas la chance d’être juives pour que l’”opinion” s’occupe de leur mémoire.


Claude Timmerman

« Ce matin, alors que ses terrasses s’animent, Paris bruit de ce qu’ils disent une heureuse nouvelle : l’emplacement de la toute prochaine Rue Sarah-Halimi est acté : elle se trouvera dans le IVe arrondissement, à la place de l’actuelle rue du Marché-des-Blancs-Manteaux. Une voie située à proximité du dernier lieu où a travaillé Sarah Halimi. Ainsi en a délibéré ce matin, après que la Maire de Paris en eût récemment émis le souhait, le Conseil du Secteur de Paris-centre : une portion de la rue des Blancs-Manteaux portera le nom de cette sexagénaire juive, rouée de coups puis défenestrée par Kobili Traoré en avril 2017. Ladite délibération doit encore être soumise au vote lors du Conseil de Paris. Je me réjouis que ce soit une rue du Marais, tout près de l’endroit où elle avait vécu et accueilli, pendant des années, les enfants de la crèche dont elle était la directrice passionnée, a déclaré dans le communiqué le maire du Secteur, Ariel Weil. »

Ce texte – apparemment “officiel” ou du moins rapporté comme tel, appelle quelques commentaires ! Car les rédacteurs de Tribune Juive, comme nombre de ceux des médias de leur communauté, ou des sympathisants, sont susceptibles, par “épanouissement rhétorique” 1 d’arranger parfois quelque peu la réalité dans leurs éditoriaux…

Et plus c’est gros, plus apparemment cela passe !

Nous citerons en exemple, le récent délire de Jean-Patrick Grumberg dans Dreuz.info, le 13 mai, voulant une fois de plus “déligitimer la présence de goyim en terre dite d’Israël” : « J’ai la chance d’être l’heureux possesseur d’un exemplaire original, daté de 1714, de Palestina, de Relandi, un géographe qui a sillonné la région pour en faire le relevé…/… Parmi toutes les villes, villages, hameaux, un seul est une ville arabe : al Ramle. Tous les autres sont d’origine hébraïque – ils ont été créés par les juifs, qui habitent la région sans discontinuité depuis environ 5000 ans. » (sic !)

Vous avez bien lu ! On en a le vertige : les Hébreux existaient donc « il y a cinq mille ans » ! Trop forts ces Hébreux !  Faut-il conseiller à Jean-Patrick Grumberg de lire la Genèse ? Apparemment il ne l’a pas encore fait… L’auteur de l’ouvrage cité est Hadrian Reland – géographe célèbre des Pays Bas du XVIIeme siècle – que Grumberg ne connaît visiblement pas. L’ouvrage, bien connu, a été rédigé à la demande d’autorités ecclésiastiques de l’Eglise réformée (Hadrian Reland est fils de pasteur), pour recenser spécifiquement les agglomérations d’origine biblique, ce que Grumberg omet soigneusement de rappeler ! Pourtant Tribune Juive y avait consacré un article, d’ailleurs non signé, en mai 2018 : il y a exactement trois ans !
Certes, la présence hébraïque y déjà largement instrumentalisée, mais le parti pris biblique y est très clairement exposé. On y apprend surtout que l’ouvrage, connu en français sous le nom de Voyage en Palestine, a été publié en 1665 et non pas en 1714, ce qui montre que Grumberg ment de façon éhontée, et qu’il ne lit pas Tribune Juive – ce qui lui aurait donné quelques éléments sérieux et lui aurait évité les contradictions évoquées. En outre, ce qui n’est pas gentil, il semble ainsi ignorer voire mépriser ses coreligionnaires. Grumberg nous montre qu’il n’a clairement jamais vu, et encore moins lu, l’ouvrage qu’il évoque:

– soit, il n’avait pas connaissance de l’édition originale et surtout aucune notion de latin – sinon il aurait compris que « Relandi » n’est pas exactement le nom de l’auteur, mais est le génitif de « Reland » latinisé!

– soit, il a été mal informé sur la teneur d’un ouvrage dont il a simplement vaguement entendu parler…

Bref, ce n’est pas un travail sérieux ! Mais ce n’est pas un scoop concernant Grumberg qui confond à dessein information et propagande sioniste.

Nous retrouvons ce mélange de propagande d’approximations avec l’affaire de la rue Sarah-Halimi  : Quelle rue va être débaptisée ? Car il y en a deux apparemment concernées. La rue du Marché-des-Blancs-Manteaux  va-t-elle être débaptisée, ou bien la  rue des Blancs-Manteaux  va-t-elle être amputée ? Le suspense est insoutenable, même si Tribune juive penche apparemment pour la disparition de la rue du marché…Mais pourquoi donc s’en prendre aux « Blancs Manteaux » ?

La rue des Blancs Manteaux

Au XIIIeme siècle, cette voie était connue sous les noms de  rue de la Petite-Parcheminerie », rue de la Vieille Parcheminerie ou plus simplement rue de la Parcheminerie, à cause des établissements où l’on préparait les peaux servant à faire le parchemin. Selon Wikipédia, cette rue aurait pris le nom de Blancs Manteaux vers 1289 en raison d’un couvent des Servites de la Sainte Vierge qui s’était établi en 1258. C’est sous ce nom qu’elle est répertoriée dans le poème en vers Le Dit des rues de Paris, de Guillot de Paris. Rédigé vers 1300, ce texte recense les rues de Paris suivant leurs appellations la fin du XIIIeme siècle.

Fondé à Marseille en 1257 – mais on ignore par qui – l’ordre des Serviteurs de la Sainte Vierge 2est reconnu le 26 septembre par bulle du pape Alexandre IV. Mgr Benoît d’Alignan, évêque de Marseille, lui prescrit la règle de Saint Augustin. Le nouveau pape Clément IV approuvera de nouveau les constitutions de l’ordre en 1261. En 1258, ils s’installent à Paris et sollicitent la protection du roi Saint Louis. Le roi leur achète une maison près du mur d’enceinte relevant de l’ordre du Temple. Amaury de La Roche, grand commandeur des templiers français, leur permet d’avoir un cimetière, une chapelle et un couvent.  (Le surnom de “Blancs Manteaux” est soit disant donné aux Serviteurs en référence à la couleur blanche de leur manteau, couleur alors inusité pour un ordre mendiant.) En 1274, le IIeme concile de Lyon supprima tous les ordres mendiants fondés depuis le concile de Latran en 1215, ce qui inclut les “Blancs Manteaux”. L’ordre de Saint Guillaume, absorbe alors purement et simplement les Serviteurs de la Sainte Vierge qui ne sont plus que 4 ! Le roi Philippe le Bel donne leur monastère parisien à l’ordre de Saint-Guillaume autorisé à en prendre possession par une bulle de Boniface VIII du 18 juillet 1297.

Le surnom de “Blancs Manteaux” serait resté malgré le fait que les religieux de Saint Guillaume, les guillemites, portent un habit entièrement noir ? Pourtant une rue, donnant dans la rue des Blancs Manteaux, porte toujours leur nom : la rue des Guillemites. On comprend, de ce simple fait, combien est peu réaliste l’idée qu’une rue ait été donnée à un ordre aussi éphémère (il aura existé à peine plus de 15 ans) et aussi peu représenté que l’ordre des Serviteurs de la Vierge Marie ! En revanche, n’oublions pas que nous sommes là dans le quartier du Temple et que cette rue des Blancs Manteaux va précisément de la rue du Temple à la rue Vieille du Temple. Même si la rue du Temple dans sa globalité actuelle n’est ainsi nommée qu’en 1851, la rue Vieille du Temple est ainsi dénommée dès le milieu du XIIIeme siècle, connue comme “le chemin menant au Temple” : la maison du Temple, ou le prieuré hospitalier du Temple à Paris, était le siège de la province de France de l’ordre du Temple et la plus grande commanderie templière de France… Qui oserait imaginer que cette rue des Blanc Manteaux  reliant au Temple des artères du temps ne fassent pas référence aux porteurs de ces blancs manteaux frappés de la croix pattée rouge qui la parcouraient tous les jours : les templiers ?…

Mais à l’aube du XIVeme siècle – le roi Philippe IV le bel, après ses “difficiles” relations avec Boniface VIII – étant tout occupé à circonvenir le futur pape Clément V pour faire détruire l’ordre – l’Ordre du Temple n’était certainement plus à mentionner, en France, dans les textes et publications diverses, surtout parisiennes. Evoquer alors les pauvres Serviteurs de la Vierge Marie, dissous vingt ans avant, était certainement beaucoup plus politiquement correct ! Si la dissolution de l’Ordre du Temple, et les persécutions pour hérésie de ses membres, ont plongé sa mémoire dans l’oubli durant quelques siècles, notamment après le séisme de la Réforme, on peut s’étonner aujourd’hui que la fable du “manteau des Serviteurs de la Vierge Marie” ait encore quelque consistance !

La rue du Marché des Blancs Manteaux

En 1811, le gouvernement impérial décide de faire construire le marché des Blancs-Manteaux.  Le 21 mars 1813, l’empereur Napoléon signe le décret suivant : « Le marché qui, aux termes de notre décret du 30 janvier 1811, devait être construit sur la place Saint Jean, sera transféré dans l’emplacement de l’ancien hospice Saint Gervais situé rue Vieille-du-Temple, en face de celle des Blancs-Manteaux. Cet emplacement qui appartient aux hospices sera acheté par notre bonne ville de Paris. » Pour faciliter la circulation autour du marché, de nouvelles rues sont créées, la rue des Hospitalières-Saint-Gervais et la rue du Marché-des-Blancs-Manteaux.

La rue est en deux tronçons parallèles séparés qui longent les deux façades latérales du marché. La voie est ouverte par décret le 23 juillet 1817. Ce n’est donc pas une rue ayant un important passé historique digne d’être conservé. Sarah Halimi y serait très bien et en plus on est juste à côté de la rue des rosiers : on est donc en plein cœur du quartier de ls communauté.… Verra-t-on finalement – par pure idéologie anti religieuse, et par hostilité aux croisades tant qu’on y est – le Conseil de Paris préférer amputer la rue des Blancs Manteaux ?

A suivre !


  1. Menahem Begin lors de sa visite officielle en Egypte en 1977 avait affirmé devant les pyramides « C’est nous qui avons construit tout cela » (sic !) Le site http://alyaexpress-news.com/les-egyptiens-sont-vraiment-paranoiaques-sur-les-juifs-et-les-pyramides/ (Aujourd’hui devenu https://infos-israel.news) était revenu 20 ans plus tard sur cette stupidité se croyant obligé de démonter cet anachronisme hurlant, en affirmant avec la syntaxe qui lui est propre : « C’est évidemment ridicule car les pyramides sont antérieures à Jacob depuis des siècles. Personne ne croit sérieusement que les Israélites les ont construits bien que Menahem Begin ait dit qu’ils l’ont fait, dans un épanouissement rhétorique en 1977. » (sic!)
    Le terme d’”épanouissement rhétorique” traduit donc un enthousiasme (verbal et/ou rédactionnel) compréhensible et excusable quand il est apologétique du peuple élu (pardon “choisi”), conduisant parfois aux pires inepties : il mérite donc d’être retenu dans ce contexte !
  2. Ne pas confondre cet ordre avec l’Ordre des Servites de Marie ! https://fr.wikipedia.org/wiki/Ordre_des_Servites_de_Marie